Hurlements
De Saint-fury
Son visage est face au mien, sa beauté a laissé place à un rictus de bête hurlante. Ses yeux puissants pénètrent mon âme. Sa gueule ouverte, fumante, broie mes tympans d’un hurlement effrayant. Elle n’a pas de dent, pas de langue, sa gorge est un trou noir d’où émane une odeur putride. Ses mains aux griffes acérées menacent mon visage.
Elle a fait de ma vie un hurlement. Un hurlement silencieux, interne. Un hurlement de douleur, de solitude, d’espoirs déçus.
Son regard qui fut plein d’amour, sa bouche qui me disait tant de mots tendres, ses mains douces et tièdes qui me caressaient, tout ça a été remplacé par un corps de monstre hurlant.
Personne ne l’entend, seulement moi. Ce hurlement revient sans cesse, le jour, la nuit, il est l’oeuvre d’une habitante de Saint-Fury. Celle qui y prend le plus de place, celle qui y est installée pour l’éternité.
A ce hurlement innommable, je réponds par un hurlement de souffrance.
Les autres résidents de Saint-Fury l’entendent aussi. Ils reculent, ils tremblent devant tant de haine et de laideur. Elle est leur chef, ils se courbent devant elle.
Ils ont leur place ici, mais ils ne provoquent pas autant de douleur. Quand elle hurle, Saint-Fury devient noir au lieu de gris, le froid gèle les flammes de cet enfer, les parois renvoient un écho qui envahit l’espace et pénètre les chairs comme des pics de glace.
Aucun être, aucun souvenir que contient Saint-Fury ne peut provoquer une telle peur. Le monde et toutes ses horreurs devient un havre de paix quand elle pousse son hurlement de terreur.
Elle hurle de désespoir, elle supplie de pouvoir sortir, mais nul ne peut sortir de Saint-Fury, pas avant ma fin.
Elle hurle alors je hurle, ma tristesse, ma solitude. Elle hurle alors je hurle, ma douleur ma déchéance.
Elle est condamnée à rester là, tant que je ne saurais l’en délivrer. Elle hurle car elle sent que sa liberté est impossible.
Elle est ici jusqu’à ma fin, elle partira en dernier. Même si je voulais, si j’avais la clé, mon âme la garderait à jamais enfermée. C’est une deuxième peau, elle est dans mon sang, mon air est fait de son oxygène.
Elle hurle alors je hurle. Je hurle alors elle hurle.
Qui tient l’autre ? Qui le possède ?
On ne fait plus qu’un, pour toujours. Au début de l’espoir, puis la déchéance. Au début de l’amour, puis de la haine.
La mort viendra, pour elle, pour moi. Dans un an, dix ans...qu’en sais-je ? Ce sera une libération, un pardon. Incapable de nous rendre la raison, la vie passera, pleine de nos hurlements.
Saint-Fury est une prison blindée, un purgatoire, personne n’en sort. Certains se feront plus discrets avec le temps, mais elle prendra toujours autant de place.
Seule la mort peut nous séparer, elle sera notre délivrance.
Mais je ne la veux pas, je veux vivre mille ans, même si je dois, chaque jour, chaque seconde, répondre à ses hurlements suppliants par des hurlements d’impuissance.
Sans fin...
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