Fosse
Une cravate...
- Merci Madame !
Encore une cravate...
Il est quelle heure là ? Seize heures.
- Pardon Monsieur, vous auriez pas une cigarette à m’offrir s’il vous plait ?
Va te faire foutre radin ! Peut-être qu’il fume pas ? Va te faire foutre connard de non-fumeur ! Il était pas obligé de me regarder en grimaçant comme si il reniflait un tas de merde !
- Merci Madame !
Décidément y a que les bonnes-femmes qui me donnent quelque chose ! Attend voir...trois Euros...c’est pas avec ça que je vais passer la nuit dans un palace !
Une cravate de plus !
Je vais changer, je vais compter les blondes plutôt que les cravates, comme ça en plus je verrai peut-être un ou deux beaux culs !
Tiens, celle-là par exemple, elle est pas blonde mais brune, noire plutôt, avec des mèches claires. Vingt, vingt deux ans maxi, un beau cul, une belle allure, un air de posséder le pouvoir de faire ramper les mecs...salope ! Tu tortilleras moins du cul dans dix ans !
Une blonde.
Commence à faire froid et sombre dehors. Dans ma tête il fait froid à faire geler l’enfer et noir comme dans le trou du cul d’un nègre depuis longtemps !
Novembre. Mon premier automne dehors va laisser la place à mon premier hiver. C’est quand l’hiver ? En décembre non ? Peu importe. Ca commence à cailler la nuit, qui arrive tôt. Il fait tard plus tôt depuis...ha ouais, l’heure d’hiver, j’avais oublié.
Ca fait six mois que je suis dehors. De mai à novembre...ouais ça fait six mois. En mai ça allait, j’étais où je voulais être. Oui, j’ai voulu être à la rue, c’est comme ça que “ les autres “ voient les choses. Après que mon gros connard de proprio m’ait viré, j’aurais pu aller...chez...mes parents ? Mes frères ? Mes soeurs ? Non, nulle part autre que dans la rue. j’ai pas voulu être dehors, en fait, j’avais pas le choix ! Ils doivent se demander où je suis. Peut-être. ils ne me voyaient plus depuis longtemps. La dernière fois c’était...le premier janvier chez mes parents :
- Bonne année, bonne santé !
Et tout ce genre de connerie de faux-culs de merde qu’on se dit ce jour-là ! Ca m’a toujours gonflé ce genre de chose :
<< En fait, j’en ai rien à foutre que ton année soit bonne, pourvu que la mienne le soit ! Et tant qu’à faire, si un de nous deux doit crever avant le trente et un décembre, je préfèrerais que ce soit toi ! >>
Enculés de faux-culs de merde !
- Merci Monsieur !
Tiens, un mec qui me donne...deux Euros...bon, ça fait cinq, ça va être la fête ce soir !
On m’a donné sept Euros entre midi et quinze heures, pas mal, mais à cinq Euros le paquet de clopes, et deux le sandwich, c’est vite claqué sept Euros ! Heureusement qu’il me restait des bières d’hier.
Puisque personne ne veut me donner une clope, je vais taper dans mon paquet.
Une blonde.
Donc en mai ça allait, j’étais bien, la tête vide. Quand on a plus rien, on a plus de souci non plus. Ca doit être la merde d’être blindé de tunes : Plein de prises de têtes, plein de trucs à surveiller...non, je serais jamais riche, trop stressant !
J’étais pas pauvre avant, ça allait, fallait que je fasse gaffe mais ça allait. Et puis la merde est arrivée : Plus de boulot, puis plus d’ASSEDIC, puis plus de RMI, puis plus rien...
Un fois une dame agée m’a demandé de quoi j’avais besoin. Elle est face à un mec assit contre un mur, habillé avec des fringues pourries, les cheveux comme des poils de cul après une chiasse, une gueule à faire vomir un bouc...un clodo quoi, et elle me demande de quoi j’aurais besoin...
<< Que la planète soit débarrassée des connes comme toi ! De quoi j’aurais besoin ? Devine ! Du programme télé de la semaine connasse ! >>
Franchement, je préfère encore ceux qui ne disent rien et qui me donnent quelque chose : Une pièce, un casse-dalle ou une clope, sans rien dire, mais avec un petit sourire forcé genre :
<< Pauvre mec, j’aimerais pas être à ta place ! >>
Rassure-toi, moi non plus !
Donner deux Euros ou une clope à un clochard, c’est comme souhaiter une bonne année à un inconnu, ou se signer juste aux enterrements : Faux-culs et compagnie ! Se donner bonne conscience, se faire croire qu’on est quelqu’un de bien, que si on le fait pas, nos couilles vont tomber comme de vieilles prunes !
Un jour, quand j’avais une belle vie de français moyen, un clochard m’a demandé une cigarette. Je lui ai fait remarquer qu’il n’était pas inscrit “ bureau de tabac “ sur mon front, et je lui conseillais vivement d’aller se faire foutre !
Possible que j’aie pensé :
<< Si tu bossais, t’aurais de quoi te payer ce que tu veux feignasse ! >>
C’est sûr que j’aie dû penser un truc dans le genre. D’ailleurs, je sais que beaucoup de gens que je tente de taxer le pense. Il ont peut-être raison. Si je me bougeais je pourrais recommencer. Recommencer ? Recommencer quoi ? La même chose ? Non, je ne ferais pas les mêmes conneries...au fait, j’ai pas fait de connerie, j’ai rien provoqué, ce sont les autres : Mon patron qui a coulé sa boîte, mon proprio qui m’a expulsé. Moi j’ai fait quoi ? Rien, c’est sûr, mais rien non plus pour m’enfoncer, du moins je crois.
Du boulot j’en ai cherché : Que dalle ! Des solutions j’en ai cherché aussi : Que dalle bis ! J’ai pas forcé, mais je suis pas resté sans rien faire non plus. C’est la faute à la société. Voila, c’est ça. Cette salope de société qui laisse les siens sombrer sans rien faire ! J’ai entendu un mec dire ça un jour, à la télé. Un gauchiste sûrement, ou un richard sûr de ne jamais manquer de rien.
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