Sarah
Vous voulez savoir pourquoi je l’appelle Mo ? Dans toutes ses apparitions, sauf la dernière où il me parla vraiment, il ne sortait de sa bouche qu’un son, répétitif, lancinant... - Mo...mo...mo Sa bouche en cul de poule semblait avoir du mal à faire sortir ce son étrange. J’ai essayé de le comprendre, en vain, aujourd’hui je pense qu’il s’agit du début d’une phrase dont la suite, je le sens, va sortir bientôt... -Mo...mo...mo 4 Vous avez remarqué, je fais comme ma chère marraine. J’écris ma vie, régulièrement, comme si c’était un rendez-vous avec un psy, une conférence de presse plutôt. Je sais que cette déglinguée de Dramma écrit parce qu’un jour que nous étions chez mes grands-parents, je l’ai aidé, avec mon autre tante, à transporter des plats, ( du couscous, vous-y croyez ? ), de chez elle à la terrasse de mes grands-parents. Je suis sortie après elles et au dernier moment, j’ai pensé qu’on aurait besoin d’un tire-bouchon, celui de ma grand-mère étant tellement usé qu’il ne pourrait plus servir qu’à faire des dessins dans une plaquette de beurre. Bref, j’ouvre un tiroir, deux tiroirs, je trouve tout, sauf ce que je cherche. Je m’attends à tomber sur une boite de Tampax ou un rouleau de papier cul tellement ma marraine range dans sa cuisine tout ce qui n’a rien à y faire, et je trouve un cahier, genre d’écolier, grand format, petits carreaux...son livre de recettes ? Couscous façon marocaine. Couscous au mouton. Couscous à la volaille. Avec merguez, sans merguez...non, son journal intime ! Dans la cuisine, normal. Je l’ai survolé, mon but est de pouvoir le lire en entier, je suis sûre que ça vaut le coup. << Ecrire c’est bien >> ai-je lu, et deux ou trois trucs vite fait sur ses vacances au Maroc. Tout le monde connaît cette histoire, même Mark. Je sais pas pourquoi je lui ai parlé de ça, je devais encore être amoureuse à ce moment là. D’ailleurs, je lui ai tout dit sur ma famille, surtout à propos des magouilles de mon père. Que Mark ait balancé mon vieux aux impôts ne m’étonnerait pas. Mais j’en ai rien à foutre. Si mon père est reconduit à coups de pied dans le cul au bled, ça purifiera mon atmosphère, celui de ma mère, qui est assez conne pour le suivre là-bas, et celui de mes frangins. Cette semaine je n’ai pas vu Mo, ni Mark, mais j’ai vu Sylvie, son ex. On s’est croisées en ville, je ne savais pas si elle me connaissait, maintenant je n’ai plus de doute. Elle m’a regardé comme si elle allait me sauter dessus. Elle est petite, maigrichonne, mais Mark m’a prévenu : - Depuis toujours ses amis l’appellent le pitbull ! Si elle te chope, elle te massacre ! Et ce que j’ai vu dans son regard m’a foutu la trouille. Vraiment. Pendant un court instant, ses yeux m’ont quitté pour regarder autour, comme si elle s’assurait que l’endroit était approprié pour me casser la tête, comme elle en rêve sûrement depuis longtemps. Puis son regard est revenu dans le mien, me disant : << T’as du bol...une autre fois, ailleurs... >> Il y avait du monde partout, heureusement, pour moi, mais même dans les mêmes circonstances je baisserais les yeux s’il nous arrivait de nous croiser encore. Ah si ! J’allais oublier : Cette semaine je me suis tapée Khaled. Je l’ai payé pour les services qu’il m’a rendu quoi. Ce mec baise comme un flan. Aussi mou. Il est dingue de moi, je vais me le mettre derrière l’oreille, à portée de main, je tire une taffe dessus, il fait ce que je veux, et je le range. Le flan à tête de boxer. C’est drôle, ne pas avoir vu Mo cette semaine m’inquiète. J’ai l’impression qu’il fait une pause, prépare la suite avec attention. Quand je pense à lui, un frisson glacial me parcourt... - Mo...mo...mo... 5 << Ceux qui ont fait le mal finissent toujours par payer ! >> Je crois que c’est le moment pour moi de passer à la caisse. Armaguédon m’a frappé en pleine gueule. On est mercredi. Mon petit frère ne fait pas de vélo. Il n’aura peut-être plus jamais envie d’en faire. Lundi soir, après l’école, il est parti chez un de ses copains qui habite au village. Alors qu’il venait de sortir d’un virage, une voiture est arrivée derrière lui, et l’a percuté, avant de s’enfuire. Une autre voiture s’est arrêtée à dix centimètres de sa tête, alors qu’il était couché au milieu de sa voie, une pédale enfoncée dans son mollet gauche. L’automobiliste l’a reconnu, chargé dans sa voiture, est ramené à la maison. Quand ma mère l’a vu, le visage en sang, un mouchoir rougit autour du mollet, elle a dû s’agripper à la porte d’entrée pour ne pas tomber dans les pommes. Mon père l’a emmené aux urgences. Dix points de suture à la jambe et trois à l’arcade. Je ne doute pas trop que mon père a été choqué lui aussi en voyant son fils ainsi, mais je suis sûre qu’il a dû se sentir soulagé d’avoir une occasion de fuir de la maison. Ma mère a été convoquée à l’hôtel des impôts l’après-midi même, et en gros, le résultat du redressement fiscal, à son nom bien sûr, devrait lui valoir de bosser pendant les cinq prochaines années pour payer les conneries de mon père.
[./page_43pag.html]
[Web Creator] [LMSOFT]