Dramma
Je n’ai pas osé jeter mon cahier il y a une semaine, chez nous on est superstitieux. Après y avoir écrit des choses comme celles-là, je me suis dis qu’il était devenu comme un livre sacré, une part de mon âme qui pourrait me reprocher de l’avoir jeté à la poubelle. Le samedi matin après avoir nettoyé la cuisine, je l’ai rangé dans le tiroir du buffet, après l’avoir tenu longuement au dessus de la poubelle ouverte. C’était bizarre, toute la table était gluante de vomi, mais le cahier était nickel, pas une tache, rien, ça m’a foutu la trouille, alors je l’ai rangé, comme une relique. Maintenant je sais que je devrais le garder jusqu’à ma mort. En parlant de ma mort, je me demande comment réagiront les miens. Auront-ils des remords ? se diront-ils qu’ils ont été lâches avec moi ? Non, rien de cela, j’en suis sûre, quand on est faux cul on le reste jusqu’au bout. je pense même qu’ils seraient capables d’en parler juste après m’avoir mis six pieds sous terre, d’en rire en buvant un verre de Sidi Brahim. Les fumiers, ils en sont capables ! Ecrire c’est bien, je dis des choses que je n’ai jamais dites, je n’en ai jamais parlé, sauf à mon chat une fois. Depuis quelques jours avant, j’avais envie que ça sorte, c’était comme une pression, il fallait que ça sorte, alors j’ai eu l’idée d’écrire. Bonne idée, même si ça reste lettre morte, au moins j’aurais sorti tout ça de moi. Ce cahier je ne l’emporterai pas dans ma tombe, j’aimerais avoir un enfant, le lui remettre juste avant mon dernier souffle, en lui disant : - Tu es entouré par des bâtards, je ne serai plus là pour te protéger d’eux, alors fuis-les, comme si ils avaient la forme la plus contagieuse de la peste noire ! Je vais trouver un homme, lui demander de me faire un enfant, ou me faire inséminer, peu importe, je veux un enfant qui ait mon sang mais pas leur âme, qu’il y en ait au moins un dans cette putain de famille qui m’aime vraiment, qui fasse attention à moi. Il est une évidence que j’ai toujours occultée, repoussée comme on repousse une lame qui tente de vous transpercer le coeur : Mes parents étaient là, ils sont entrés dans la chambre ce jour là. C’était il y a 36 ans, mais je revois encore le visage de ma mère quand elle m’a vue, écrasée par ce gros porc. Je revois aussi mon père, qui est venu repousser son oncle, violemment, sans penser qu’il était en moi, qu’il me déchirait le ventre. Je l’ai senti sortir comme on sent un sabre sortir d’une plaie. Mon père l’a poussé au sol, m’a attrapée, et m’a sortie de la chambre. Je sentais un liquide poisseux et tiède qui coulait le long de mes cuisses, et puis plus rien, le néant, 36 ans de néant. Et lui, mon grand oncle, qu’est-il devenu ? Il est en vie, je le sens, il a continué j’en suis sûr, avec d’autres enfants, peut-être parmi mes cousins. Je suis la seule de tous à ne plus être retournée là-bas. Et ma chère filleule, d’où lui vient ce mal-être qui la pousse à détruire les hommes ? Et si elle aussi avait connu le même sort ? Qui suis-je aujourd’hui ? Personne, une femme seule, qui après 36 années à remuer toute cette mélasse sombre et puante qui encombre son cerveau, réagit que tout ceux qui l’entourent sont ses bourreaux. Je passe beaucoup de temps à m’occuper de mes parents, qui en fait, sont les maîtres des lâches, ils ont ordonné aux autres de ne rien dire, ils ont laissé celui qui m’a détruit vivre librement, me condamnant du coup à ne plus vivre normalement. Ils ont été ses complices. J’aimerais profiter un peu de la vie, être une femme normale, aimer et être aimée, vraiment, comme toute personne en a le droit. Ecrire c’est bien, mais c’est à double tranchant. J’ai percé l’abcès, mais avec moi seule, je ne parlerai jamais de tout ça avec quelqu’un d’autre. Il le faudrait pourtant si je veux qu’un homme prêt à partager ma vie comprenne pourquoi je suis comme ça. Si il m’aime, il sera attentif, ne me brusquera pas, il m’aidera à devenir enfin une femme normale. Si je ne lui parle pas, il fuira, comme les autres, et si je lui parle et qu’il fuit quand même, alors ça voudra dire qu’il n’était pas fait pour moi. Ma vie ne sera pas plus simple maintenant, au contraire, je ne verrai plus mes proches comme avant. Avant je faisais comme si c’était une famille comme les autres, alors qu’ils se sont comportés comme si j’étais une chose sans importance, sans sensibilité, comme si ils m’avaient dit : - C’est bon, c’est passé ! Tu vas pas pleurer toute ta vie pour ça, c’est rien ! Qu’ils crèvent tous, mes frères, ma soeur, leurs enfants. Que Sarah s’étouffe avec son vice, que mes parents retournent au bled une bonne fois pour toute. Ils ont bousillé ma vie, ils m’ont détruit. Qu’ils crèvent...qu’ils crèvent tous ! Fin.
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